Le bal à Vaubyessard
Le château, de construction moderne, à l'italienne, avec deux ailes avançant
et trois perrons se déployait au bas d'une immense pelouse où paissaient quelques
vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que des bannettes
d'arbustes, rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes
de verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous
un pont ; à travers la brume, on distinguait des bâtiments à toit de chaume, éparpillés
dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et
par-derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes parallèles, les remises
et les écuries, restes conservés de l'ancien château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant
le perron du milieu ; des domestiques parurent ; le marquis s'avança, et, offrant
son bras à la femme du médecin, l'introduisit dans le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre très haut, et le bruit des pas, avec celui
des voix, y retentissait comme dans une église. En face montait un escalier droit,
et à gauche une galerie, donnant sur le jardin, conduisait à la salle de billard
dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d'ivoire. Comme elle la
traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave,
le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient silencieusement,
en poussant leur queue. Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés
portaient, au bas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut:
« Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron
de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587. » Et sur un
autre : « Jean-Antoine-Henry-Guy d'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de
France et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-Vaast,
le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693.» Puis on distinguait
à peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes, rabattue sur le tapis vert
du billard, laissait flotter une ombre dans l'appartement. Brunissant les toiles
horizontales, elle se brisait contre elles en arêtes fines, selon les craquelures
du vernis ; et de tous ces grands carrés noirs bordés d'or sortaient, çà et là,
quelque portion plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous
regardaient, des perruques se déroulant sur l'épaule poudrée des habits rouges,
ou bien la boucle d'une jarretière au haut d'un mollet rebondi.
Le marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se leva (la marquise elle-même),
vint à la rencontre d'Emma et la fit asseoir près d'elle, sur une causeuse, où
elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps.
C'était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules, à nez busqué, à
la voix traînante, et portant, ce soir-là, sur ses cheveux châtains, un simple
fichu de guipure qui retombait par-derrière, en triangle. Une jeune personne blonde
se tenait à côté dans une chaise à dossier long ; et des messieurs, qui avaient
une petite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec les dames, tout
autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent à
la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans la salle
à manger, avec le marquis et la marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum
des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes. Les
bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent ; les
cristaux à facettes, couverts d'une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles
; des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et, dans les
assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées en manière de bonnet d'évêque,
tenaient entre le bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain de forme
ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient les plats ; de gros fruits dans
des corbeilles à jour s'étageaient sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes,
des fumées montaient ; et, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche,
en jabot, grave comme un juge, le maître d'hôtel, passant entre les épaules des
convives les plats tout découpés, faisait d'un coup de sa cuiller sauter pour
vous le morceau qu'on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguette
de cuivre, une statue de femme drapée jusqu'au menton regardait immobile la salle
pleine de monde.
Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants dans
leur verre.
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur
son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard
mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux
éraillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père
du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans
le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui
avait été disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny
et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de
paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille.
Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut, dans l'oreille, les
plats qu'il désignait du doigt en bégayant; et sans cesse les yeux d'Emma revenaient
d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire
et d'auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en
sentant ce froid dans sa bouche.Elle n'avait jamais vu de grenades ni mangé d'ananas.
Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son début.
Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur, et elle entra
dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au
ventre.
- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
- Danser ? reprit Emma.
- Oui
- Mais tu as perdu la tête! on se moquerait de toi, reste à ta place. D'ailleurs,
c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût habillée.
Il la voyait par-derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs
semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient
d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des
gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran
pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de verdure.
Charles vint l'embrasser sur l'épaule.
- Laisse-moi! dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit
l'escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait. Elle
se plaça près de la porte, sur une banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d'hommes
causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux.
Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient, les bouquets
cachaient à demi le sourire des visages et les flacons à bouchon d'or tournaient
dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles
et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de
diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient
aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur
les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux,
des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques
à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient des turbans rouges.
Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout
des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet pour partir.
Mais bientôt l'émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l'orchestre, elle
glissait en avant, avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux
lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand
les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d'or
qui se versaient à côté sur le tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois,
le cornet à piston lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les
jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les
mêmes yeux s'abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres.
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi
les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par
un air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge, de toilette ou
de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux,
ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient
le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines,
les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé
un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l'aise sur des
cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s'essuyaient
les lèvres à des mouchoirs brodés d'un large chiffre, d'où sortait une odeur suave.
Ceux qui commençaient à vieillir avaient l'air jeune, tandis que quelque chose
de mûr s'étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait
la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières
douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses
à demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le
maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.
A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune
femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers
de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de
Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation
pleine de mots qu'elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui
avait battu, la semaine d'avant, Miss-Arabelle
et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en
Angleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre des
fautes d'impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.
L'air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle
de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit
des éclats de verre, Mme Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre
les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux
lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les
pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt
les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l'heure présente,
sa vie passée, si nette jusqu'alors, s'évanouissait tout entière, et elle doutait
presque de l'avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n'y avait plus
que de l'ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin,
qu'elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi
les yeux, la cuiller entre les dents.
Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait.
- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon
éventail, qui est derrière ce canapé !
Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'étendre son
bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose
de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant l'éventail, l'offrit à la dame,
respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tête et se mit à respirer son
bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin,
des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes
sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les plats,
les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En écartant
du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de
leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs restaient encore
; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles
dormait à demi, le dos appuyé contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser. Tout
le monde valsait, Mlle d'Andervilliers elle-même et la Marquise ; il n'y avait
plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près.
Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte,
et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une seconde
fois encore inviter Mme Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle s'en
tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient: tout tournait
autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque
sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma, par le bas, s'ériflait
au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre ; il baissait ses regards
vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'arrêta.
Ils repartirent ; et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant, disparut
avec elle jusqu'au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et,
un instant, s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours mais
plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille
et mit la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret
avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le vicomte, et le violon
recommença.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le
menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude
arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent longtemps
et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour,
les hôtes du château s'allèrent coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps.
Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder
jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction
lorsqu'il eut retiré ses bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le vent
humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore
à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger
l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout à l'heure abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant
de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués la
veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps,
contre Charles qui dormait.
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne servit
aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite Mlle d'Andervilliers ramassa
des morceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux cygnes sur la pièce
d'eau, et on s'alla promener dans la serre chaude, où des plantes bizarres, hérissées
de poils, s'étageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui, pareils à des
nids de serpents trop pleins, laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons
verts entrelacés. L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait à couvert jusqu'aux
communs du château. Le marquis, pour amuser la jeune femme, la mena voir les écuries.
Au-dessus des râteliers en forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient
en noir le nom des chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle, quand on passait
près d'elle, en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l'oeil
comme le parquet d'un salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans le milieu
sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes
rangés en ligne tout le long de la muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son boc.
On l'amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les époux Bovary
firent leurs politesses au marquis et à la marquise, et repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le bord extrême
de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le petit cheval trottait
l'amble dans les brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les guides molles
battaient sur sa croupe en s'y trempant d'écume, et la boîte ficelée derrière
le boc donnait contre la caisse de grands
coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à coup,
des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma crut reconnaître
le vicomte ; elle se détourna, et n'aperçut à l'horizon que le mouvement des têtes
s'abaissant et montant, selon la cadence inégale du trot ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour raccommoder, avec de
la corde, le reculement qui était rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'oeil, vit quelque chose
par terre, entre les jambes de son cheval ; et il ramassa un porte-cigares tout
bordé de soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d'un carrosse.
- Il y a même deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir, après dîner.
- Tu fumes donc ? demanda-t-elle.
- Quelquefois, quand l'occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point prêt. Madame s'emporta.
Nastasie répondit insolemment.
- Partez ! dit Emma. C'est se moquer, je vous chasse.
Il y avait pour dîner de la soupe à l'oignon, avec un morceau de veau à l'oseille.
Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d'un air heureux :
- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi!
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre fille. Elle
lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des soirs, dans les désoeuvrements
de son veuvage. C'était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du
pays.
- Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon ? dit-il enfin.
- Oui. Qui m'en empêche ? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on apprêtait leur chambre.
Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les lèvres, crachant à toute minute,
se reculant à chaque bouffée.
- Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d'eau froide.
Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l'armoire.
La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant
et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les plates-bandes, devant
l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces
choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait
loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir
d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à
la manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois
dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode
sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie
à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la
richesse, il s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les
fois que revenait le mercredi, elle se disait en s'éveillant : « Ah ! il y a huit
jours... il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j'y étais ! » Et peu à
peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l'air des contredanses,
elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements; quelques détails
s'en allèrent, mais le regret lui resta.
La scène du fiacre
C'était par un beau matin d'été. Des argenteries reluisaient aux boutiques
des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement sur la cathédrale posait
des miroitements à la cassure des pierres grises ; une compagnie d'oiseaux tourbillonnaient
dans le ciel bleu, autour des clochetons à trèfles ; la place, retentissante de
cris, sentait les fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins, oeillets, narcisses
et tubéreuses, espacés inégalement par des verdures humides, de l'herbe-au-chat
et du mouron pour les oiseaux ; la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous
de larges parapluies, parmi des cantaloups s'étageant en pyramides, des marchandes,
nu-tête, tournaient dans du papier des bouquets de violettes.
Le jeune homme en prit un. C'était la première fois qu'il achetait des fleurs
pour une femme ; et sa poitrine, en les respirant, se gonfla d'orgueil, comme
si cet hommage qu'il destinait à une autre se fût retourné vers lui.
Cependant il avait peur d'être aperçu, il entra résolument dans l'église.
Le suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail à gauche, au-dessous
de la Marianne dansant, plumet en tête,
rapière au mollet, canne au poing, plus majestueux qu'un cardinal et reluisant
comme un saint ciboire.
Il s'avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité pateline que prennent
les ecclésiastiques lorsqu'ils interrogent les enfants :
- Monsieur, sans doute, n'est pas d'ici ? Monsieur désire voir les curiosités
de l'église ?
- Non, dit l'autre.
Et il fit d'abord le tour des bas-côtés. Puis il vint regarder sur la place.
Emma n'arrivait pas. Il remonta jusqu'au choeur.
La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement des ogives
et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant au bord
du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis bariolé. Le grand
jour du dehors s'allongeait dans l'église en trois rayons énormes, par les trois
portails ouverts. De temps à autre, au fond, un sacristain passait en faisant
devant l'autel l'oblique génuflexion des dévots pressés. Les lustres de cristal
pendaient immobiles. Dans le choeur, une lampe d'argent brûlait ; et, des chapelles
latérales, des parties sombres de l'église, il s'échappait quelquefois comme des
exhalaisons de soupirs, avec le son d'une grille qui retombait, en répercutant
son écho sous les hautes voûtes.
Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la vie ne lui avait paru
si bonne. Elle allait venir tout à l'heure, charmante, agitée, épiant derrière
elle les regards qui la suivaient, - et avec sa robe à volants, son lorgnon d'or,
ses bottines minces, dans toute sorte d'élégances dont il n'avait pas goûté, et
dans l'ineffable séduction de la vertu qui succombe. L'église, comme un boudoir
gigantesque, se disposait autour d'elle ; les voûtes s'inclinaient pour recueillir
dans l'ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer
son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu'elle apparût comme un ange,
dans la fumée des parfums.
Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise et ses yeux rencontrèrent
un vitrage bleu où l'on voit des bateliers qui portent des corbeilles. Il le regarda
longtemps, attentivement, et il comptait les écailles des poissons et les boutonnières
des pourpoints, tandis que sa pensée vagabondait à la recherche d'Emma.
Le suisse, à l'écart, s'indignait intérieurement contre cet individu, qui se
permettait d'admirer seul la cathédrale. Il lui semblait se conduire d'une façon
monstrueuse, le voler en quelque sorte, et presque commettre un sacrilège.
Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d'un chapeau, un camail
noir... C'était elle ! Léon se leva et courut à sa rencontre.
Emma était pâle. Elle marchait vite.
- Lisez ! dit-elle en lui tendant un papier... Oh non !
Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle de la Vierge,
où, s'agenouillant contre une chaise, elle se mit en prière.
Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote ; puis il éprouva pourtant
un certain charme à la voir, au milieu du rendez-vous, ainsi perdue dans les oraisons
comme une marquise andalouse ; puis il ne tarda pas à s'ennuyer, car elle n'en
finissait.
Emma priait, ou plutôt s'efforçait de prier, espérant qu'il allait lui descendre
du ciel quelque résolution subite ; et, pour attirer le secours divin, elle s'emplissait
les yeux des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanches
épanouies dans les grands vases, et prêtait l'oreille au silence de l'église,
qui ne faisait qu'accroître le tumulte de son coeur.
Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le suisse s'approcha vivement,
en disant :
- Madame, sans doute, n'est pas d'ici ? Madame désire voir les curiosités de
l'église ?
- Eh non ! s'écria le clerc.
- Pourquoi pas ? reprit-elle.
Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vierge, aux sculptures,
aux tombeaux, à toutes les occasions.
Alors afin de procéder dans l'ordre,
le suisse les conduisit jusqu'à l'entrée près de la place, où, leur montrant avec
sa canne un grand cercle de pavés noirs, sans inscriptions ni ciselures :
- Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la belle cloche d'Amboise.
Elle pesait quarante mille livres. Il n'y avait pas sa pareille dans toute l'Europe.
L'ouvrier qui l'a fondue en est mort de joie...
- Partons, dit Léon.
Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu à la chapelle de la Vierge, il
étendit les bras dans un geste synthétique de démonstration, et, plus orgueilleux
qu'un propriétaire campagnard vous montrant ses espaliers :
- Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur de la Varenne et de
Brissac, grand maréchal de Poitou et gouverneur de Normandie, mort à la bataille
de Montlhéry, le 16 juillet 1465.
Léon, se mordant les lèvres, trépignait.
- Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur un cheval qui se cabre,
est son petit-fils Louis de Brézé, seigneur de Breval et de Montchauvet, comte
de Maulevrier, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de l'Ordre et pareillement
gouverneur de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, comme l'inscription
porte ; et, au-dessous, cet homme prêt à descendre au tombeau vous figure exactement
le même. Il n'est point possible, n'est-ce pas, de voir une plus parfaite représentation
du néant ?
Mme Bovary prit son lorgnon. Léon, immobile, la regardait, n'essayant même
plus de dire un seul mot, de faire un seul geste, tant il se sentait découragé
devant ce double parti pris de bavardage et d'indifférence.
L'éternel guide continuait:
- Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son épouse Diane de Poitiers,
comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, née en 1499, morte en 1566 ; et, à
gauche, celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous
de ce côté : voici les tombeaux d'Amboise. Ils ont été tous les deux cardinaux
et archevêques de Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Il a fait beaucoup
de bien à la Cathédrale. On a trouvé dans son testament trente mille écus d'or
pour les pauvres.
Et, sans s'arrêter, tout en parlant, il les poussa dans une chapelle encombrée
par des balustrades, en dérangea quelques-unes, et découvrit une sorte de bloc,
qui pouvait bien avoir été une statue mal faite.
- Elle découvrit autrefois, dit-il avec un long gémissement, la tombe de Richard
Coeur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Ce sont les calvinistes,
monsieur, qui vous l'ont réduite en cet état. Ils l'avaient, par méchanceté, ensevelie
dans de la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur. Tenez, voici la porte
par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passons voir les vitraux de la
Gargouille.
Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisit Emma par le
bras. Le suisse demeura tout stupéfait, ne comprenant point cette munificence
intempestive, lorsqu'il restait encore à l'étranger tant de choses à voir. Aussi,
le rappelant:
- Eh ! monsieur. La flèche ! la flèche !...
- Merci, fit Léon.
- Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de moins que
la grande pyramide d'Egypte. Elle est toute en fonte, elle...
Léon fuyait ; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux heures bientôt,
s'était immobilisé dans l'église comme les pierres, allait maintenant s'évaporer,
telle qu'une fumée, par cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblongue, de cheminée
à jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale comme la tentative extravagante
de quelque chaudronnier fantaisiste.
- Où allons-nous donc ? disait-elle.
Sans répondre, il continuait à marcher d'un pas rapide, et déjà Mme Bovary
trempait son doigt dans l'eau bénite, quand ils entendirent derrière eux un grand
souffle haletant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement d'une canne.
Léon se détourna.
- Monsieur !
- Quoi ?
Et il reconnut le suisse, portant sous son bras et maintenant en équilibre
contre son ventre une vingtaine environ de fort volumes brochés. C'étaient les
ouvrages qui traitaient de la cathédrale.
- Imbécile ! grommela Léon s'élançant hors de l'église. Un gamin polissonnait
sur le parvis :
- Va me chercher un fiacre ! L'enfant partit comme une balle, par la rue des
Quatre-Vents ; alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peu
embarrassés.
- Ah ! Léon ! ... Vraiment..., je ne sais... si je dois... !
Elle minaudât. Puis, d'un air sérieux :
- C'est très inconvenant, savez-vous ?
- En quoi ? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle ne rentrât dans
l'église. Enfin le fiacre parut.
- Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le suisse, qui était resté
sur le seuil, pour voir la Résurrection,
le Jugement dernier, le Paradis, le Roi David,
et les Réprouvés dans les flammes
d'enfer.
- Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
- Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture.
Et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon,
le pont Neuf et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
- Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter
par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.
- Non, tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours, trotta doucement
au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front, mit son chapeau de cuir
entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de
l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs,
et, longtemps, du côté d'Oyssel, au-delà des îles.
Mais tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville,
la Grande-Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le Jardin
des plantes.
- Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement.
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des
Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place
du Champ-de-Mars et derrière les jardins de l'hôpital, où des vieillards en veste
noire se promènent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres.
Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout
le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda.
On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du
Gaillardbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien,
Saint-Maclou, Saint-Nicaise, - devant la Douane - à la basse Vieille-Tour, aux
Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, le cocher sur son siège
jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur
de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait
quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de
colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans
prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s'en souciant, démoralisé,
et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au
coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose
si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait
ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait
le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous
les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent
au vent et s'abattirent plus loin comme des papillons blancs, sur un champ de
trèfles rouges tout en fleur.
Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine,
et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
Les Comices agricoles
Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! Dès le matin de la solennité,
tous les habitants, sur leurs portes, s'entretenaient des préparatifs ; on avait
enguirlandé de lierres le fronton de la mairie ; une tente, dans un pré était
dressée pour le festin, et, au milieu de la place, devant l'église, une espèce
de bombarde devait signaler l'arrivée de M. le préfet et le nom des cultivateurs
lauréats. La garde nationale de Buchy (il n'y en avait point à Yonville) était
venue s'adjoindre au corps des pompiers, dont Binet était le capitaine. Il portait,
ce jour-là, un col encore plus haut que de coutume ; et, sanglé dans sa tunique,
il avait le buste si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne
semblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas
marqués, d'un seul mouvement. Comme une rivalité subsistait entre le percepteur
et le colonel, l'un et l'autre, pour montrer leurs talents, faisaient à part manoeuvrer
leurs hommes. On voyait alternativement passer et repasser les épaulettes rouges
et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours recommençait ! Jamais
il n'y avait eu pareil déploiement de pompe ! Plusieurs bourgeois, dès la veille,
avaient lavé leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres entrouvertes
; tous les cabarets étaient pleins ; et, par le beau temps qu'il faisait, les
bonnets empesés, les croix d'or et les fichus de couleur paraissaient plus blancs
que neige, miroitaient au soleil clair, et relevaient de leur bigarrure éparpillée
la sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les fermières des
environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse épingle qui leur serrait
autour du corps leur robe retroussée de peur des taches ; et les maris, au contraire,
afin de ménager leurs chapeaux, gardaient par dessus des mouchoirs de poche, dont
ils tenaient un angle entre les dents.
La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village. Il s'en
dégorgeait des ruelles, des allées, des maisons, et l'on entendait de temps à
autre retomber le marteau des portes, derrière les bourgeoises en gants de fil,
qui sortaient pour aller voir la fête. Ce que l'on admirait surtout, c'étaient
deux longs ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade où s'allaient
tenir les autorités ; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes de la
mairie, quatre manières de gaules, portant chacune un petit étendard de toile
verdâtre, enrichi d'inscriptions en lettres d'or. On lisait sur l'un : « Au Commerce
» ; sur l'autre : « A l'Agriculture » ; sur le troisième : « A l'Industrie » ;
et sur le quatrième : « Aux Beaux-Arts ».
Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages paraissait assombrir Mme
Lefrançois, l'aubergiste. Debout sur les marches de sa cuisine, elle murmurait
dans son menton :
- Quelle bêtise ! quelle bêtise avec leur baraque de toile ! Croient-ils que
le préfet sera bien aise de dîner là-bas, sous une tente, comme un saltimbanque
? Ils appellent ces embarras-là, faire le bien du pays ! Ce n'était pas la peine,
alors, d'aller chercher un gargotier à Neufchâtel ! Et pour qui ? pour des vachers
! des va-nu-pieds...!
L'apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de nankin, des souliers
de castor, et par extraordinaire un chapeau, - un chapeau bas de forme.
- Serviteur ! dit-il ; excusez-moi, je suis pressé.
Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait :
- Cela vous semble drôle, n'est-ce pas ? moi qui reste toujours plus confiné
dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son fromage.
- Quel fromage ? fit l'aubergiste.
- Non, rien! ce n'est rien ! reprit Homais. Je voulais vous exprimer seulement,
madame Lefrançois, que je demeure d'habitude tout reclus chez moi. Aujourd'hui
cependant, vu la circonstance, il faut bien que...
- Ah ! vous allez là-bas ? dit-elle avec un air de dédain.
- Oui, j'y vais, répliqua l'apothicaire étonné ; ne fais-je point partie de
la commission consultative ?
La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par répondre en
souriant :
- C'est autre chose ! Mais qu'est ce que la culture vous regarde ? vous vous
y entendez donc ?
- Certainement, je m'y entends, puisque je suis pharmacien, c'est-à-dire chimiste
! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour objet la connaissance de l'action
réciproque et moléculaire de tous les corps de la nature, il s'ensuit que l'agriculture
se trouve comprise dans son domaine ! Et, en effet, composition des engrais, fermentation
des liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu'est-ce que tout cela,
je vous le demande, si ce n'est de la chimie pure et simple ?
L'aubergiste ne répondit rien. Homais continua :
- Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre
ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des
substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques,
la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps
et leur capillarité ! que sais-je ? Et il faut posséder à fond tous ses principes
d'hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâtiments, le régime des
animaux, l'alimentation des domestiques ! il faut encore, madame Lefrançois, posséder
la botanique ; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous ? quelles sont les
salutaires d'avec les délétères, quelles les improductives et quelles les nutritives
; s'il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les
unes, de détruire les autres ; bref, il faut se tenir au courant de la science
par les brochures et papiers publics, être toujours en haleine, afin d'indiquer
les améliorations...
L'aubergiste ne quittait point des yeux la porte du Café Français, et
le pharmacien poursuivit :
- Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins ils
écoutassent davantage les conseils de la science ! Ainsi, moi, j'ai dernièrement
écrit un fort opuscule, un mémoire de plus de soixante et douze pages, intitulé
: Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; suivi de quelques réflexions
nouvelles à ce sujet, que j'ai envoyé à
la Société agronomique de Rouen ; ce qui m'a même valu l'honneur d'être reçu parmi
ses membres, section d'agriculture, classe de pomologie ; eh bien, si mon ouvrage
avait été livré à la publicité...
Mais l'apothicaire s'arrêta, tant Mme Lefrançois paraissait préoccupée.
- Voyez-les donc ! disait-elle, on n'y comprend rien ! une gargote semblable
!
Et, avec des haussements d'épaules qui tiraient sur sa poitrine les mailles
de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son rival, d'où sortaient
alors des chansons.
- Du reste, il n'en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle ; avant huit jours,
tout est fini.
Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses trois marches, et, lui
parlant à l'oreille :
- Comment ! vous ne savez pas cela? On va le saisir cette semaine. C'est Lheureux
qui le fait vendre. Il l'a assassiné de billets.
- Quelle épouvantable catastrophe! s'écria l'apothicaire, qui avait toujours
des expressions congruentes à toutes les circonstances imaginables.
L'hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu'elle savait par Théodore,
le domestique de M. Guillaumin, et, bien qu'elle exécrât Tellier, elle blâmait
Lheureux. C'était un enjôleur, un rampant.
- Ah ! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles ; il salue Mme Bovary, qui
a un chapeau vert. Elle est même au bras de M. Boulanger.
- Mme Bovary ! fit Homais. Je m'empresse d'aller lui offrir mes hommages. Peut-être
qu'elle sera bien aise d'avoir une place dans l'enceinte, sous le péristyle.
Et sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pour lui en conter plus
long, le pharmacien s'éloigna d'un pas rapide, sourire aux lèvres et jarret tendu,
distribuant de droite et de gauche quantité de salutations et emplissant beaucoup
d'espace avec les grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derrière
lui.
Rodolphe, l'ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide ; mais Mme Bovary
s'essouffla ; il se ralentit donc et lui dit en souriant, d'un ton brutal :
- C'est pour éviter ce gros bonhomme : vous savez, l'apothicaire.
Elle lui donna un coup de coude.
- Qu'est ce que cela signifie ? se demanda-t-il.
Et il la considéra du coin de l'oeil, tout en continuant à marcher.
Son profil était si calme, que l'on n'y devinait rien. Il se détachait en pleine
lumière, dans l'ovale de sa capote qui avait des rubans pâles ressemblant à des
feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient devant elle, et,
quoique bien ouverts, ils semblaient un peu bridés par les pommettes, à cause
du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose traversait
la cloison de son nez. Elle inclinait la tête sur l'épaule, et l'on voyait entre
ses lèvres le bout nacré de ses dents blanches.
- Se moque t-elle de moi ? songeait Rodolphe.
Ce geste d'Emma pourtant n'avait été qu'un avertissement ; car M. Lheureux
les accompagnait, et il leur parlait de temps à autre, comme pour entrer en conversation
:
- Voici une journée superbe ! tout le monde est dehors ! les vents sont à l'est.
Et Mme Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait guère, tandis qu'au
moindre mouvement qu'ils faisaient, il se rapprochait en disant: « Plaît-il ?
» et portait la main à son chapeau.
Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lieu de suivre la route jusqu'à
la barrière, Rodolphe, brusquement, prit un sentier, entraînant Mme Bovary ; il
cria :
- Bonsoir, M. Lheureux ! au plaisir!
- Comme vous l'avez congédié ! dit-elle en riant.
- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres ? et, puisque, aujourd'hui,
j'ai le bonheur d'être avec vous...
Emma rougit. Il n'acheva point sa phrase. Alors il parla du beau temps et du
plaisir de marcher sur l'herbe. Quelques marguerites étaient repoussées.
- Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien des oracles
à toutes les amoureuses du pays.
Il ajouta :
- Si j'en cueillais. Qu'en pensez-vous ?
- Est-ce que vous êtes amoureux ? fit-elle en toussant un peu.
- Eh ! eh ! qui sait ? répondit Rodolphe.
Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heurtaient avec leurs
grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins. Souvent, il fallait se déranger
devant une longue file de campagnardes, servantes en bas bleus, à souliers plats,
à bagues d'argent, et qui sentaient le lait, quand on passait près d'elles. Elles
marchaient en se tenant par la main, et se répandaient ainsi sur toute la longueur
de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu'à la tente du banquet. Mais
c'était le moment de l'examen, et les cultivateurs, les uns après les autres,
entraient dans une manière d'hippodrome que formait une longue corde portée sur
des bâtons.
Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et alignant confusément
leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient en terre leur groin ; des
veaux beuglaient ; des brebis bêlaient ; les vaches, un jarret replié, étalaient
leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement, clignaient leurs paupières lourdes,
sous les moucherons qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers, les bras
nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui hennissaient à pleins naseaux
du côté des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tête et la crinière
pendante, tandis que leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les
téter quelquefois ; et, sur la longue ondulation de tous ces corps tassés, on
voyait se lever au vent, comme un flot, quelque crinière blanche, ou bien saillir
des cornes aiguës, et des têtes d'hommes qui couraient. A l'écart, en dehors des
lices, cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant un
cercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu'une bête de bronze.
Un enfant en haillons le tenait par une corde.
Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s'avançaient d'un pas lourd,
examinant chaque animal, puis se consultaient à voix basse. L'un d'eux, qui semblait
plus considérable, prenait, tout en marchant, quelques notes sur un album. C'était
le président du jury : M. Derozerays de la Panville. Sitôt qu'il reconnut Rodolphe,
il s'avança vivement, et lui dit en souriant d'un air aimable :
- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez ?
Rodolphe protesta qu'il allait venir. Mais quand le président eut disparu :
- Ma foi, non, reprit-il, je n'irai pas ; votre compagnie vaut bien la sienne.
Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus à l'aise,
montrait au gendarme sa pancarte bleue, et même il s'arrêtait parfois devant quelque
beau sujet, que Mme Bovary n'admirait
guère. Il s'en aperçut, et alors se mit à faire des plaisanteries sur les dames
d'Yonville, à propos de leur toilette ; puis il s'excusa lui-même du négligé de
la sienne. Elle avait cette incohérence de choses communes et recherchées, où
le vulgaire, d'habitude, croit entrevoir la révélation d'une existence excentrique,
les désordres du sentiment, les tyrannies de l'art, et toujours un certain mépris
des conventions sociales, ce qui le séduit ou l'exaspère. Ainsi, sa chemise de
batiste à manchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l'ouverture de
son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait
aux chevilles ses bottines de nankin, claquées de cuir verni. Elles étaient si
vernies, que l'herbe s'y reflétait. Il foulait avec elles les crottins de cheval,
une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de côté.
- D'ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...
- Tout est peine perdue, dit Emma.
- C'est vrai ! répliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces braves gens
n'est capable de comprendre même la tournure d'un habit !
Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu'elle étouffait,
des illusions qui s'y perdaient.
- Aussi, disait Rodolphe, je m'enfonce dans une tristesse.
- Vous! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais très gai ?
- Ah! oui, d'apparence, parce qu'au milieu du monde je sais mettre sur mon
visage un masque railleur ; et cependant que de fois, à la vue d'un cimetière,
au clair de lune, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux d'aller rejoindre
ceux qui sont à dormir...
- Oh ! Et vos amis ? Vous n'y pensez pas.
- Mes amis ? lesquels donc ? en ai-je ? Qui s'inquiète de moi ?
Et il accompagna ces derniers mots d'une sorte de sifflement entre ses lèvres.
Mais ils furent obligés de s'écarter l'un de l'autre, à cause d'un grand échafaudage
de chaises qu'un homme portait derrière eux. Il en était si surchargé, que l'on
apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le bout de ses deux bras, écartés
droit. C'était Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les
chaises de l'église. Plein d'imagination pour tout ce qui concernait ses intérêts,
il avait découvert ce moyen de tirer parti des comices ; et son idée lui réussissait,
car il ne savait plus auquel entendre. En effet, les villageois, qui avaient chaud,
se disputaient ces sièges dont la paille sentait l'encens, et s'appuyaient contre
leurs gros dossiers salis par la cire des cierges, avec une certaine vénération.
Mme Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua comme se parlant à lui-même
:
- Oui ! tant de choses m'ont manqué! toujours seul! Ah ! si j'avais eu un but
dans la vie, si j'eusse rencontré une affection, si j'avais trouvé quelqu'un...
Oh ! comme j'aurais dépensé toute l'énergie dont je suis capable, j'aurais surmonté
tout, brisé tout !
- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n'êtes guère à plaindre.
- Ah ! vous trouvez ? fit Rodolphe.
- Car enfin..., reprit-elle, vous êtes libre.
Elle hésita :
- Riche.
- Ne vous moquez pas de moi, répondit-il.
Et elle jurait qu'elle ne se moquait pas, quand un coup de canon retentit ;
aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers le village.
C'était une fausse alerte. M. le préfet n'arrivait pas; et les membres du jury
se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s'il fallait commencer la séance ou
bien attendre encore.
Enfin, au fond de la place, parut un grand landau de louage, traîné par deux
chevaux maigres, que fouettait à tour de bras un cocher en chapeau blanc. Binet
n'eut que le temps de crier: « Aux armes ! » et le colonel de l'imiter. On courut
vers les faisceaux. On se précipita. Quelques-uns même oublièrent leur col. Mais
l'équipage préfectoral sembla deviner cet embarras, et les deux rosses accouplées,
se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au petit trot devant le péristyle
de la mairie, juste au moment où la garde nationale et les pompiers s'y déployaient,
tambour battant, et marquant le pas.
- Balancez! cria Binet.
- Halte! cria le colonel. Par file à gauche !
Et, après un port d'armes où le cliquetis des capucines, se déroulant, sonna
comme un chaudron de cuivre qui dégringole les escaliers, tous les fusils retombèrent.
Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d'un habit court à broderie
d'argent, chauve sur le front, portant toupet à l'occiput, ayant le teint blafard
et l'apparence des plus bénignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupières
épaisses, se fermaient à demi pour considérer la multitude, en même temps qu'il
levait son nez pointu et faisait sourire sa bouche rentrée. Il reconnut le maire
à son écharpe, et lui exposa que M. le préfet n'avait pu venir. Il était, lui,
un conseiller de préfecture ; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit
par des civilités, l'autre s'avoua confus ; et ils restaient ainsi, face à face,
et leurs fronts se touchant presque, avec les membres du jury tout alentour, le
conseil municipal, les notables, la garde nationale et la foule. M le conseiller,
appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir, réitérait ses salutations,
tandis que Tuvache, courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses
phrases, protestait de son dévouement à la monarchie, et de l'honneur que l'on
faisait à Yonville.
Hippolyte, le garçon de l'auberge, vint prendre par la bride les chevaux du
cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les conduisit sous le porche du
Lion d'or, où beaucoup de paysans s'amassèrent
à regarder la voiture. Le tambour battit, l'obusier tonna, et les messieurs à
la file montèrent s'asseoir sur l'estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge
qu'avait prêtés Mme Tuvache.
Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures blondes, un peu hâlées
par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et leurs favoris bouffants s'échappaient
de grands cols roides, que maintenaient des cravates blanches à rosette bien étalée.
Tous les gilets étaient de velours, à châle ; toutes les montres portaient au
bout d'un long ruban quelque cachet ovale en cornaline ; et l'on appuyait ses
deux mains sur ses deux cuisses, en écartant avec soin la fourche du pantalon,
dont le drap non décati reluisait plus brillamment que le cuir des fortes bottes.
Les dames de la société se tenaient derrière, sous le vestibule, entre les
colonnes, tandis que le commun de la foule était en face, debout, ou bien assis
sur des chaises. En effet, Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu'il avait
déménagées de la prairie, et même il courait à chaque minute en chercher d'autres
dans l'église, et causait un tel encombrement par son commerce, que l'on avait
grand-peine à parvenir jusqu'au petit escalier de l'estrade.
- Moi, je trouve, dit M. Lheureux (s'adressant au pharmacien, qui passait pour
gagner sa place), que l'on aurait dû planter là deux mâts vénitiens : avec quelque
chose d'un peu sévère et de riche comme nouveautés, c'eût été d'un fort joli coup
d'oeil.
- Certes, répondit Homais. Mais, que voulez-vous ! c'est le maire qui a tout
pris sous son bonnet. Il n'a pas grand goût, ce pauvre Tuvache, et il est même
complètement dénué de ce qui s'appelle le génie des arts.
Cependant Rodolphe, avec Mme Bovary, était monté au premier étage de la mairie,
dans la salle des délibérations, et,
comme elle était vide, il avait déclaré que l'on y serait bien pour jouir du spectacle
plus à son aise. Il prit trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste
du monarque, et, les ayant approchés de l'une des fenêtres, ils s'assirent l'un
près de l'autre.
Il y eut une agitation sur l'estrade, de longs chuchotements, des pourparlers.
Enfin, M. le conseiller se leva. On savait maintenant qu'il s'appelait Lieuvain,
et l'on se répétait son nom de l'un à l'autre, dans la foule. Quand il eut donc
collationné quelques feuilles et appliqué dessus son oeil pour y mieux voir, il
commença :
« Messieurs,
« Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette
réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous),
qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure,
au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé
à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente,
et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'État parmi
les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la
paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts.
»
- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.
- Pourquoi ? dit Emma.
Mais, à ce moment, la voix du conseiller s'éleva d'un ton extraordinaire. Il
déclamait :
« Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places
publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant
le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au
bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives sapaient audacieusement
les bases...»
- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas ; puis j'en
aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec ma mauvaise réputation...
- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.
- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.
« Mais, messieurs, poursuivait le conseiller, que si, écartant de mon souvenir
ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle
patrie, qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ; partout des
voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles dans le corps
de l'État, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturiers
ont repris leur activité ; la religion, plus affermie, sourit à tous les coeurs,
nos ports sont pleins, la confiance renaît, et enfin la France respire ! ... »
- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde, a-t-on raison
!
- Comment cela ? fit-elle.
- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées
? Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les
jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies,
de folies.
Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays
extraordinaires, et elle reprit :
- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes !
- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.
- Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.
- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.
« Et c'est là ce que vous avez compris, disait le conseiller. Vous, agriculteurs
et ouvriers des campagnes ! vous, pionniers pacifiques d'une oeuvre toute de civilisation
! vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris, dis-je, que les
orages politiques sont encore plus redoutables vraiment que les désordres de l'atmosphère...
»
- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup, et quand
on en désespérait. Alors des horizons s'entrouvrent, c'est comme une voix qui
crie : « Le voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la confidence
de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! On ne s'explique pas,
on se devine. On s'est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.) Enfin, il
est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là devant vous ; il brille, il étincelle.
Cependant on en doute encore, on n'ose y croire ; on en reste ébloui, comme si
l'on sortait des ténèbres à la lumière.
Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se passa
la main sur le visage, tel qu'un homme pris d'étourdissement ; puis il la laissa
retomber sur celle d'Emma. Elle retira la sienne. Mais le conseiller lisait toujours
:
« Et qui s'en étonnerait, messieurs ! Celui-là seul qui serait assez aveugle,
assez plongé (je ne crains pas de le dire), assez plongé dans les préjugés d'un
autre âge pour méconnaître encore l'esprit des populations agricoles. Où trouver,
en effet, plus de patriotisme que dans les campagnes, plus de dévouement à la
cause publique, plus d'intelligence en un mot ? Et je n'entends pas, messieurs,
cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits oisifs, mais plus
de cette intelligence profonde et modérée, qui s'applique par-dessus toute chose
à poursuivre des buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l'amélioration
commune et au soutien des États, fruit du respect des lois et de la pratique des
devoirs... »
- Ah ! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assommé de ces mots-là.
Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette
et à chapelet, qui continuellement nous chantent aux oreilles : « Le devoir! le
devoir ! » Eh ! parbleu! le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, de chérir
ce qui est beau, et non pas d'accepter toutes les conventions de la société, avec
les ignominies qu'elle nous impose.
- Cependant..., cependant..., objectait Mme Bovary.
- Eh non ! pourquoi déclamer contre les passions ? Ne sont-elles pas la seule
belle chose qu'il y ait sur la terre, la source de l'héroïsme, de l'enthousiasme,
de la poésie, de la musique, des arts, de tout enfin !
- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l'opinion du monde et obéir à
sa morale.
- Ah ! c'est qu'il y en a deux, répliqua-t-il. La petite, la convenue, celle
des hommes, celle qui varie sans cesse et qui brille si fort, s'agite en bas,
terre à terre, comme ce rassemblement d'imbéciles que vous voyez. Mais l'autre,
l'éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage qui nous environne
et le ciel bleu qui nous éclaire.
M. Lieuvain venait de s'essuyer la bouche avec son mouchoir de poche. Il reprit
:
« Et qu'aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer ici l'utilité de l'agriculture
? Qui donc pourvoit à nos besoins ? qui donc fournit à notre subsistance ? N'est-ce
pas l'agriculteur ? L'agriculteur, messieurs, qui, ensemençant d'une main laborieuse
les sillons féconds des campagnes, fait naître le blé, lequel broyé est mis en
poudre au moyen d'ingénieux appareils, en sort sous le nom de farine, et, de là,
transporté dans les cités, est bientôt rendu chez le boulanger, qui en confectionne
un aliment pour le pauvre comme pour le riche. N'est-ce pas l'agriculteur encore
qui engraisse, pour nos vêtements, ses abondants troupeaux dans les pâturages
? Car comment nous vêtirions-nous, car comment nous nourririons-nous sans l'agriculteur
? Et même, messieurs, est-il besoin d'aller si loin chercher des exemples ? Qui
n'a souvent réfléchi à toute l'importance que l'on retire de ce modeste animal,
ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois un oreiller moelleux pour
nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et des oeufs ? Mais je n'en
finirais pas, s'il fallait énumérer les uns après les autres les différents produits
que la terre bien cultivée, telle qu'une mère généreuse, prodigue à ses enfants.
Ici, c'est la vigne ; ailleurs, ce sont les pommiers à cidre ; là, le colza ;
plus loin, les fromages ; et le lin ; messieurs, n'oublions pas le lin ! qui a
pris dans ces dernières années un accroissement considérable et sur lequel j'appellerai
plus particulièrement votre attention. »
Il n'avait pas besoin de l'appeler : car toutes les bouches de la multitude
se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles. Tuvache, à côté de lui, l'écoutait
en écarquillant les yeux ; M. Derozerays, de temps à autre, fermait doucement
les paupières ; et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoléon entre ses
jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre une seule syllabe.
Les autres membres du jury balançaient lentement leur menton dans leur gilet,
en signe d'approbation. Les pompiers, au bas de l'estrade, se reposaient sur leurs
baïonnettes ; et Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe du
sabre en l'air. Il entendait peut-être, mais il ne devait rien apercevoir, à cause
de la visière de son casque qui lui descendait sur le nez. Son lieutenant, le
fils cadet du sieur Tuvache, avait encore exagéré le sien ; car il en portait
un énorme et qui lui vacillait sur la tète, en laissant dépasser un bout de son
foulard d'indienne. Il souriait là-dessous avec une douceur tout enfantine, et
sa petite figure pâle, où des gouttes ruisselaient, avait une expression de jouissance,
d'accablement et de sommeil.
La place jusqu'aux maisons était comble de monde. On voyait des gens accoudés
à toutes les fenêtres, d'autres debout sur toutes les portes, et Justin, devant
la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplation de ce
qu'il regardait. Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l'air.
Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu'interrompait çà et là le bruit
des chaises dans la foule; puis on entendait, tout à coup, partir derrière soi
un long mugissement de boeuf, ou bien les bêlements des agneaux qui se répandaient
au coin des rues. En effet, les vachers et les bergers avaient poussé leurs bêtes
jusque-là, et elles beuglaient de temps à autre, tout en arrachant avec leur langue
quelque bride de feuillage qui leur pendait sur le museau.
Rodolphe s'était rapproché d'Emma, et il disait d'une voix basse, en parlant
vite :
- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas ? Est-il un seul
sentiment qu'il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies les
plus pures sont persécutés, calomniés, et, s'il se rencontre enfin deux pauvres
âmes, tout est organisé pour qu'elles ne puissent se joindre. Elles essayeront
cependant, elles battront des ailes, elles s'appelleront. Oh ! n'importe, tôt
ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aimeront, parce que la
fatalité l'exige et qu'elles sont nées l'une pour l'autre.
Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers
Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses yeux des petits
rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même elle sentait
le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la saisit,
elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la
barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron ; et,
machinalement, elle entreferma les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans
ce geste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin tout au
fond de l'horizon, la vieille diligence l'Hirondelle, qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant
après soi un long panache de poussière. C'était dans cette voiture jaune que Léon,
si souvent, était revenu vers elle ; et par cette route là-bas qu'il était parti
pour toujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit,
des nuages passèrent ; il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous
le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait
venir... et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d'elle.
La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme
des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée
subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs
reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux.
Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis, avec son mouchoir, elle
s'éventait la figure, tandis qu'à travers le battement de ses tempes elle entendait
la rumeur de la foule et la voix du conseiller qui psalmodiait ses phrases.
Il disait:
« Continuez ! persévérez ! n'écoutez ni les suggestions de la routine, ni les
conseils trop hâtifs d'un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout à l'amélioration
du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines
et porcines ! Que ces comices soient pour vous comme des arènes pacifiques où
le vainqueur, en en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui,
dans l'espoir d'un succès meilleur ! Et vous, vénérables serviteurs ! humbles
domestiques, dont aucun gouvernement jusqu'à ce jour n'avait pris en considération
les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus silencieuses,
et soyez convaincus que l'Etat, désormais, a les yeux fixés sur vous, qu'il vous
encourage, qu'il vous protège, qu'il fera droit à vos justes réclamations et allégera,
autant qu'il est en lui, le fardeau de vos pénibles sacrifices ! »
M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commençant un autre discours.
Le sien, peut-être, ne fut point aussi fleuri que celui du conseiller ; mais il
se recommandait par un caractère de style plus positif, c'est-à-dire par des connaissances
plus spéciales et des considérations plus relevées. Ainsi, l'éloge du gouvernement
y tenait moins de place ; la religion et l'agriculture en occupaient davantage.
On y voyait le rapport de l'une et de l'autre, et comment elles avaient concouru
toujours à la civilisation. Rodolphe, avec Mme Bovary, causait rêves, pressentiments,
magnétisme. Remontant au berceau des sociétés, l'orateur vous dépeignait ces temps
farouches où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient
quitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la
vigne. Etait-ce un bien, et n'y avait-il pas dans cette découverte plus d'inconvénients
que d'avantages ? M. Derozemys se posait ce problème. Du magnétisme, peu à peu,
Rodolphe en était venu aux affinités, et, tandis que M. le président citait Cincinnatus
à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs de la Chine inaugurant
l'année par des semailles, le jeune homme expliquait à la jeune femme que ces
attractions irrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure.
- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus? quel hasard l'a
voulu ? C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent
pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés l'un vers l'autre.
Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.
« Ensemble de bonnes cultures!» cria le président.
- Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous...
« A M. Bizet, de Quincampoix.»
- Savais-je que je vous accompagnerais ?
« Soixante et dix francs ! »
- Cent fois même j'ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis resté.
« Fumiers. »
- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie !
« A M. Caron, d'Argueil, une médaille d'or! »
- Car jamais je n'ai trouvé dans la société de personne un charme aussi complet.
« A M. Bain, de Givry-Saint-Martin ! »
- Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.
« Pour un bélier mérinos...»
- Mais vous m'oublierez, j'aurai passé comme une ombre.
« A M. Belot, de Notre-Dame...»
- Oh! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votre pensée, dans votre
vie ?
« Race porcine, prix ex aequo: à MM. Lehérissé et Cullembourg ; soixante francs
! »
Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante
comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée; mais, soit qu'elle
essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement
des doigts, il s'écria :
- Oh! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! vous comprenez que
je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !
Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et,
sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme
des ailes de papillons blancs qui s'agitent.
« Emploi de tourteaux de graines oléagineuses », continua le président.
Il se hâtait :
« Engrais flamand, - culture du lin, - drainage, - baux à longs termes, - services
de domestiques.»
Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner
leurs lèvres sèches; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent.
«Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière, pour cinquante-quatre
ans de service dans la même ferme, une médaille d'argent - du prix de vingt cinq
francs francs»
«Où est-elle, Catherine Leroux ? » répéta le Conseiller.
Elle ne se présentait pas, et l'on entendait des voix qui chuchotaient:
- Vas-y !
- Non.
- A gauche !
- N'aie pas peur !
- Ah! qu'elle est bête !
- Enfin y est-elle ? s'écria Tuvache.
- Oui !... la voilà !
- Qu'elle approche donc !
Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif
et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds
de grosses galoches de bois, et le long des hanches, un grand tablier bleu. Son
visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une
pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux
longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse
des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées,
durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire ;
et à force d'avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d'elles-mêmes
l'humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d'une rigidité
monacale relevait l'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait
ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme
et leur placidité. C'était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une
compagnie si nombreuse ; et intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les
tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du conseiller,
elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni
pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi
se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude.
- Approchez, vénérable Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux ! dit M. le conseiller,
qui avait pris des mains du président la liste des lauréats.
Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vieille femme, il répétait
d'un ton paternel :
- Approchez, approchez !
- Etes-vous sourde ? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.
Et il se mit à lui crier dans l'oreille :
- Cinquante quatre ans de service ! Une médaille d'argent ! Vingt cinq francs
! C'est pour vous.
Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors un sourire de béatitude
se répandit sur sa figure, et on l'entendit qui marmottait en s'en allant:
- Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu'il me dise des messes.
- Quel fanatisme ! exclama le pharmacien, en se penchant vers le notaire.
La séance était finie ; la foule se dispersa ; et, maintenant que les discours
étaient lus, chacun reprenait son rang et tout rentrait dans la coutume : les
maîtres rudoyaient les domestiques et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs
indolents qui s'en retournaient à l'étable, une couronne verte entre les cornes.
Cependant, les gardes nationaux étaient montés au premier étage de la maille,
avec des brioches embrochées à leurs baïonnettes, et le tambour du bataillon qui
portait un panier de bouteilles. Mme Bovary prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit
chez elle ; ils se séparèrent devant sa porte ; puis il se promena seul dans la
prairie, tout en attendant l'heure du banquet.
Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l'on était si tassé, que l'on avait
peine à remuer les coudes, et les planches étroites qui servaient de bancs faillirent
se rompre sous le poids des convives. Ils mangeaient abondamment. Chacun s'en
donnait pour sa quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts ; et une vapeur
blanchâtre, comme la buée d'un fleuve par un matin d'automne, flottait au-dessus
de la table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe, le dos appuyé contre le
calicot de la tente, pensait si fort à Emma, qu'il n'entendait rien. Derrière
lui, sur le gazon, des domestiques empilaient des assiettes sales ; ses voisins
parlaient, il ne leur répondait pas ; on lui emplissait son verre, et un silence
s'établissait dans sa pensée, malgré les accroissements de la rumeur. Il rêvait
à ce qu'elle avait dit et à la forme de ses lèvres ; sa figure, comme en un miroir
magique, brillait sur la plaque des shakos ; les plis de sa robe descendaient
le long des murs, et des journées d'amour se déroulaient à l'infini dans les perspectives
de l'avenir.
Il la revit le soir, pendant le feu d'artifice ; mais elle était avec son mari,
Mme Homais et le pharmacien, lequel se tourmentait beaucoup sur le danger des
fusées perdues ; et, à chaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire
à Binet des recommandations.
Les pièces pyrotechniques envoyées à l'adresse du sieur Tuvache avaient, par
excès de précaution, été enfermées dans sa cave ; aussi la poudre humide ne s'enflammait
guère, et le morceau principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue,
rata complètement. De temps à autre, il partait une pauvre chandelle romaine,
alors la foule béante poussait une clameur où se mêlait le cri des femmes à qui
l'on chatouillait la taille pendant l'obscurité. Emma, silencieuse, se blottissait
doucement contre l'épaule de Charles ; puis, le menton levé, elle suivait dans
le ciel noir le jet lumineux des fusées. Rodolphe la contemplait à la lueur des
lampions qui brûlaient.
Ils s'éteignirent peu à peu. Les étoiles s'allumèrent. Quelques gouttes de
pluie vinrent à tomber. Elle noua son fichu sur sa tête nue.
A ce moment, le fiacre du conseiller sortit de l'auberge. Son cocher, qui était
ivre, s'assoupit tout à coup; et l'on apercevait de loin, par-dessus la capote,
entre les deux lanternes, la masse de son corps qui se balançait de droite et
de gauche, selon le tangage des soupentes.
- En vérité, dit l'apothicaire, on devrait bien sévir contre l'ivresse ! je
voudrais que l'on inscrivît, hebdomadairement, à la porte de la mairie, sur un
tableau ad hoc, les noms de tous ceux
qui, durant la semaine, se seraient intoxiqués avec des alcools. D'ailleurs, sous
le rapport de la statistique, on aurait là comme des annales patentes qu'on irait
au besoin... Mais excusez.
Et il courut encore vers le capitaine.
Celui-ci rentrait à sa maison. Il allait revoir son tour.
- Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d'envoyer un de vos hommes
ou d'aller vous-même...
- Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, puisqu'il n'y a rien
!
- Rassurez-vous, dit l'apothicaire, quand il fut revenu près de ses amis. M.
Binet m'a certifié que les mesures étaient prises. Nulle flammèche ne sera tombée.
Les pompes sont pleines. Allons dormir.
- Ma foi ! j'en ai besoin, fit Mme Homais, qui bâillait considérablement ;
mais, n'importe, nous avons eu pour notre fête une bien belle journée.
Rodolphe répéta d'une voix basse et avec un regard tendre :
- Oh ! oui, bien belle !
Et, s'étant salués, on se tourna le dos.
Deux jours après, dans le Fanal de Rouen,
il y avait un grand article sur les comices. Homais l'avait composé, de verve,
dès le lendemain :
« Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes ? Où courait cette foule,
comme les flots d'une mer en furie, sous les torrents d'un soleil tropical qui
répandait sa chaleur sur nos guérets ?»
Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes, le gouvernement faisait
beaucoup, mais pas assez ! « Du courage! lui criait-il ; mille réformes sont indispensables,
accomplissons-les.» Puis, abordant l'entrée du conseiller, il n'oubliait point
« l'air martial de notre milice », ni « nos plus sémillantes villageoises» , ni
« les vieillards à tête chauve, sorte de patriarches qui étaient là, et dont quelques-uns,
débris de nos immortelles phalanges, sentaient encore battre leurs coeurs au son
mâle des tambours. ». Il se citait des premiers parmi les membres du jury, et
même il rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoyé un mémoire
sur le cidre à la Société d'agriculture. Quand il arrivait à la distribution des
récompenses, il dépeignait la joie des lauréats en traits dithyrambiques. « Le
père embrassait son fils, le frère le frère, l'époux l'épouse. Plus d'un montrait
avec orgueil son humble médaille, et sans doute, revenu chez lui, près de sa bonne
ménagère, il l'aura suspendue, en pleurant aux murs discrets de sa chaumine. »
« Vers six heures, un banquet, dressé dans l'herbage de M. Liégeard, a réuni
les principaux assistants de la fête. La plus grande cordialité n'a cessé d'y
régner. Divers toasts ont été portés : M. Lieuvain, au monarque ! M. Tuvache,
au préfet ! M. Derozerays, à l'agriculture ! M. Homais, à l'industrie et aux beaux-arts,
ces deux soeurs ! M. Leplichey, aux améliorations ! Le soir, un brillant feu d'artifice
a tout à coup illuminé les airs. On eût dit un véritable kaléidoscope, un vrai
décor d'Opéra, et un moment notre petite localité a pu se croire transportée au
milieu d'un rêve des Mille et Une Nuits.
« Constatons qu'aucun événement fâcheux n'est venu troubler cette réunion de
famille.»
Et il ajoutait :
« On y a seulement remarqué l'absence du clergé. Sans doute les sacristies
entendent le progrès d'une autre manière. Libre à vous, messieurs de Loyola !
»
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